__Je cours dans un couloir immensément long. L'obscurité est de la partie. J'entends minuit sonner sur une horloge. Aucune visibilité sur une quelconque horloge. Les douze coups des aiguilles ne couvrent pas le souffle court de la respiration derrière moi. Bruyante et inégale. Je suis suivie. C'est une certitude. J'essaye d'accélérer le mouvement mais mes jambes frêles ne répondent pas à l'appel. C'est sans espoir. J'ai peur. Oui, une fois n'est pas coutume, je suis morte de peur. Je n'ai aucune envie de voir ma vie toucher à sa fin dans cet endroit. Dans une situation pareille, qui plus est. Malheureusement, je doute que cette personne s'évertue à me poursuivre pour me distribuer des tracts. J'aperçois un rayon de soleil faiblard filtré à l'autre bout de ce maudit couloir aux allures interminables. Peut-être, finalement, qu'il existe encore un espoir de me tirer de là ? La lumière se rapproche et se fait de plus en plus intense. J'y suis presque. Plus que quelques mètres. Une main s'empare de la mienne avec hâte. Ce contact est froid, peut-être bien gelé. Je ne saurai le dire car mes mains sont moites. Je me retourne dans un mouvement souple et vif, surprise. C'en est finit de la simple peur. Je sens mon visage se décomposer et l'horreur y prendre place. Je suis complètement tétanisée. Ce que je vois ? Mon visage arborant une chemise maculée de sang. Du moins, c'en est mon interprétation.
__Dans un cri strident, j'ouvris les yeux et me redressai d'un coup. Un cauchemar, voilà ce que c'était. Je repris ma respiration en essayant de calmer les ardeurs de mon c½ur. Ma mère entra doucement dans ma chambre.
- Emma, pourquoi as-tu crier comme ça ? Tu m'as fais peur tu sais.
- Rien maman. Juste un mauvais rêve apparemment.
- Bon d'accord. File te laver si tu ne veux pas arriver en retard au lycée. J'ai préparé ton petit déjeuner. Il n'attend plus que toi.
__Ma mère a toujours été gentille. Je doute même qu'on puisse trouver plus agréable à vivre qu'elle. Je m'actionnai, pris des vêtements propres dans mon armoire – simple jean et tee-shirt en coton – et allai à la douche. L'eau froide me fit un bien fou. C'est étrange mais l'eau chaude n'a jamais été mon fort. Je m'habillai, petit déjeunai les tartines de pain avec de la confiture de fraise que ma mère avait spécialement confectionnées pour moi. Chaque matin, c'était le même scénario qui se répétait. Des gestes renouvelés chaque jour. Automatiques. Ce matin ne coupa en rien la routine.
__C'est loin de la maussade et gigantesque Eden, là où la pluie est quotidiennement présente, que j'ai vécu mes dix-sept premières - et seules - années. A Manfield, plus exactement, où le soleil est au rendez-vous la plupart du temps, ainsi que la chaleur qui l'accompagne. Manfield c'est le petit bourg paisible et absolument pas touristique de la Californie. Contrairement à Eden, qui avec son immense centre-ville, attire des milliers de touristes chaque année. Je n'aime pas Eden. Trop peuplée pour moi. Les gens se ressemblent tous dans cette agglomération. Et également, parce que les étrangers rattachent Manfield à cette dernière. Elles sont séparées par 30 kilomètres pourtant. Ca ne doit pas être suffisant comme distance.
__Dix-sept années. Cela paraît relativement court. Seulement, ce laps de temps m'a montré que la vie est ennuyante. Oui. Comme une suite de nombre, elle est prévisible. Monotone. J'aime la vie avec tous ces attributs mais le temps s'écoule lentement. Il parait durer une éternité. Certains jours, c'est à se demander, si les aiguilles ne se sont pas arrêtées.
__Je suis une des filles les plus populaires – et donc côtoyées – du lycée. Les adolescents sont attirés comme des aimants par ma beauté qu'ils jugent fracassante. S'ils savaient comme ça m'importe peu. Ils sont attirés par mon charisme. Je ris tout le temps pour un rien. J'aime sentir mon corps bouger au rythme de ces secousses. Mais, au bout d'un moment on finit par se lasser de toutes ces conneries qui nous font rire. De toutes ces fêtes où l'alcool coule à flot. Les jeunes de mon lycée s'arrachent ma présence. Je ne comprends pas vraiment pourquoi dans la mesure où s'il y a risque de se prendre une cuite, c'est invariablement pour moi. Je bois comme un trou, comme dirait Katie, la cheerleader. Ils trouvent cela amusant. Je mets de l'ambiance comme ils savent si bien le dire. Bande d'ignorants. Bien sur eux avec leurs petites vies parfaites, ils ne ressentent pas le besoin d'oublier qui ils sont, ni pourquoi ils sont là à se demander si cela rime à quelque chose. Non bien sur. Ils boivent pour s'amuser. Moi, je suis différente. Je bois pour, le temps d'une soirée, tout oublier et perdre le contrôle. Puis c'est excitant de perdre le contrôle de soi, de ne pas savoir s'arrêter et de risquer sa misérable vie par conséquent. On finit, également, par se lasser de tous ces garçons pendus à nos pieds. Les aventures que j'ai eues ne se comptent plus sur les doigts des mains. Il y en a eu beaucoup trop. Tous les garçons étaient à mes pieds, tels de petits chiots. Il n'y a rien d'excitant là dedans néanmoins, croyez moi.
__Il y a un vide dans mon existence qui ne demande qu'à être comblé. Mais comment ? J'ai cherché des tas d'occupations. Plus folles, plus palpitantes les unes que les autres. Aujourd'hui, il me faut du neuf. Malheureusement, la journée s'annonçait pour le moins banale.En premier temps, le trajet en bus. Même visages tous les jours. Toute l'année.
__Je me remémorai le premier soir où j'étais rentrée saoule chez moi.
Un ami m'avait déposée devant chez moi. J'avais vacillé jusqu'à la porte de la maison. Il devait être trois heures du matin. Je riais fort avec ma petite voix aiguë. J'ai cherché mes clés dans mon sac à main. C'est fou ce qu'on peut mettre dans un sac aussi petit. Un tas d'objets inutiles. Une fois que j'ai trouvé mes clés, je les ai introduites dans la serrure. Avec beaucoup de difficultés, je dois me l'avouer. J'ai tourné la poignée, la porte a fait un clic signifiant qu'elle était à présent ouverte. Je suis entrée. J'ai refermé la porte derrière moi. En enlevant mes chaussures je me suis affalée par terre. J'ai juré comme un charretier. La lumière s'est allumée et j'ai vu ma mère descendre les escaliers. Lorsqu'elle m'a vue, elle a d'abord eu l'air choqué, puis elle est venue en vitesse me relever. De son adorable voix elle m'a chuchotée à l'oreille « essaye de ne pas faire trop de bruit, ton frère dort, il travaille tôt demain. » Sur ces quelques mots, elle m'a soutenue le temps de monter à l'étage et une fois arrivées dans ma chambre, elle me retira mon pull et me coucha. En fermant la porte, je l'entendis souffler « A demain, ma chérie ». Dites-moi qu'elle genre de mère fait ça ?
__Le lendemain, j'eus droit aux railleries de mon frère. Évidemment, il était déjà passer par là. Michael a 20 ans. Il est entré dans la vie active depuis un an déjà. On s'entend très bien. On est très complice même.
Mon père, quant à lui, nous a quittés, il y a de cela douze ans. Je ne m'en souviens pas. Il nous a laissés ma mère, moi et mon frère. Sans un mot. Même pas un au revoir. J'aimerais vous dire que je suis triste. Que je ressens un vide. Mais ce serait mentir. Ce qu'on a pas connu ne peut pas nous manquer. Ma mère, elle, l'a pleuré longtemps. Elle essayait de ne pas le faire devant mon frère et moi. Nous le savions quand même. Plus tard, mon frère m'a fait promettre de ne jamais verser une larme pour l'étranger qu'était mon père. Je ne sais toujours pas pourquoi, mais j'ai promis.
__ Je commençais ce mercredi par maths. Je déteste cette matière. Je la trouve incompréhensible pour le peu que j'essaye de comprendre. Déjà rien que le titre n'annonce rien de bon : Fonctions trigonométriques. Mais c'est quoi ça ? Sérieusement, faudrait arrêter d'enseigner des choses inutiles. Dans trente ans, vous croyez qu'on s'en souviendra ? Continuons sur notre belle lancée. Anglais. C'est le cours le plus ennuyeux qui soit. Je parle déjà couramment cette langue. Voulant me lancer dans une activité nouvelle, j'ai pris des cours par correspondance.
__J'avais du temps à revendre. C'était certain. J'ai effectivement entrepris pas mal de choses durant mon temps libre. Tout d'abord, la boxe. Je sais me battre maintenant. J'ai arrêté pour faire du bénévolat en faveur des démunis. Faire une bonne action. Peut-être était-ce cela qui manquait à ma vie ? Il faut croire que non. Pas assez de travail alors je me suis mise à la musique. Je joue du piano, de la guitare, de la batterie et bien sur de la flûte – collège oblige. J'ai énormément composé. Encore aujourd'hui, il m'arrive d'écrire des chansons. Ma mère les adore. Ma dernière tentative est le parapente. Je n'en suis qu'à l'apprentissage mais la dose d'adrénaline que cela m'apporte n'est pas comparable à celle des autres passe-temps.
Ma journée suivit son cours. Normalement.
Je rentrai le soir chez moi, soulagée que le temps ait tout de même décidé de s'écouler. Je balançai mon sac en travers de la pièce de vie, exténuée par la marche de trente minutes que je venais de faire. Maudit bus ! C'est alors que je fis un bond en voyant mon frère m'épier à l'autre bout. Je ne l'avais pas vu.
- Alors cette journée Em' ? lança-t-il à la cantonade.
- Nulle. Pire, ennuyante. Pour changer. Et toi ?
__Je vis le petit sourire en coin que j'aimais tant se dessiner sur son visage. Il me rappela ce petit garçon que j'avais vu une fois en me promenant dans la rue. Sa mère venait de lui acheter une glace au chocolat. Et il souriait comme si c'était tout ce qu'il avait souhaité. Une glace au chocolat.
__Bien sur, mon frère ne venait pas de recevoir une glace au chocolat. Ni à la fraise d'ailleurs. Mais tout dans son expression laissait entendre qu'il avait une nouvelle formidable, et précieuse pour lui, à m'annoncer.
- Je viens de rencontrer une fille ! Elle est époustouflante ! Tu t'entendrais bien avec elle !
__Voilà c'était arrivé. Mon frère, personne que je chérissais le plus au monde, venait de rencontrer l'amour. Une fois de plus.
- Comment elle se nomme celle-ci ?
- Heather. Mais on n'est pas ensemble. Pour le moment.
__Il m'adressa un clin d'½il. Mon frère me ressemble pour tout un tas de raisons. Particulièrement pour ce qui est des conquêtes amoureuses. Il en a eu un joli petit paquet lui aussi. Parfois, en guise de plaisanterie, on se charrie sur le nombre d'aventures à notre actif. C'est lui qui gagne la plupart du temps – pour ne pas dire tout le temps. J'aime bien quand il ramène ses copines chez nous. Ma préférée était la blonde. On pouvait lui raconter n'importe quoi, elle nous croyait. Ce qu'il y a de bien avec mon frère également, c'est que je peux dire ce qui me plait à ses petites amies, il ne m'engueulera pas.
__Même si je n'aimais pas partager Michael avec ces jolies filles, je me réjouissais chaque jour où il me faisait savoir qu'il en avait trouvé une nouvelle. Il avait l'ait si heureux qu'on ne pouvait que l'encourager. Ce que je fis, en essayant d'en savoir plus sur cette Heather.
- Tu l'as rencontrée où, exactement ?
- Dans un café, à Eden.
__Mon frère, contrairement à moi, adorait se balader dans Eden. Il devait cela, au fait que son bureau s'y trouvait. Michael est architecte. Il a finit ses études très tôt grâce à sa faculté de tout retenir en peu de temps. Et aussi, parce qu'il a lancé son entreprise seul. Nous sommes identiques en ce qui concerne l'adrénaline. Ça doit être de famille, cette folle envie de prendre des risques pour tout et rien. Quoiqu'il en soit, il s'est lancé dans ce projet fou, en dépit des avertissements de son entourage. Ma mère et moi, avons été les seules à le soutenir. Aujourd'hui, il réussit mieux que ce qu'on aurait pu prévoir, et tous ceux qui l'avaient rabroué, s'en mordent les doigts.
- Tu comptes la revoir bientôt ?
- Elle vient dîner vendredi soir. Elle est très belle, je te préviens, sois à la hauteur.
- Pas de souci, je vais lui en mettre plein la vue !
- J'y compte bien. Aucune femme ne t'arrives à la cheville, ma petite Em'.
- Et si, toi tu t'occupais de la cuisine ? Elle en serait bouche bée.
- C'est une très bonne idée, ça tu sais ?
__Il m'ébouriffa les cheveux avant de se diriger vers les escaliers.
- Ce n'est pas pour rien que je suis ta s½ur ! Lançais-je à la cantonade.
__J'eus pour seule réponse, un petit rire. C'était le son que je préférais. Tellement mélodieux. Je fus, imperceptiblement, prise d'euphorie. C'était l'effet que me faisait son rire énergique.
__Je ramassai mon sac à main, et montai dans ma chambre. En passant l'entrée je vis les murs peints en bleu pâle. Ma couleur favorite. Le bureau donnant dans les tons modernes avec ses pieds noirs et sa vitre translucide. Une seule fenêtre me laissait observer la rue. Le rideau était d'un rose framboise. Toutes ces couleurs me permettaient de me sentir bien dans cet endroit.
__ Je m'installai sur mon bureau, allumai mon ordinateur portable et commençai à sortir mes cours. Il fallait que je bachote mes maths pour le devoir de demain, si je ne voulais pas repiquer mon année. L'ordinateur fut allumé en moins de deux minutes et prêt à servir au bout de trois. Je décidai de consulter mes mails avant de m'attaquer à mes devoirs. En parcourant les objets de ces mails, je vis un mot revenir un peu trop fréquemment à mon goût.
« Fête, fête, fête, fête, fête... oh tiens ! Party. »
__De colère, je fermai la messagerie. Je ne connaissais pas la plupart des individus qui m'avait envoyé ces invitations. Mon adresse mail avait dû circuler. Pas de messages de mes amis. Assez étonnant, et décevant. En effet, ma meilleure amie avait déménagé, deux ans plus tôt, au Canada. J'avais pris l'habitude de recevoir un mail d'elle chaque semaine. Ce dernier ne serait pas pour aujourd'hui apparemment. J'éteignis le portable et me concentrai sur les fonctions que je haïssais tant.
__Le dîner se passa normalement. Ou plus ou moins. Ma mère souriait bêtement à mon frère. Comme toutes les fois où il lui apprend qu'il a trouvé une jeune femme charmante à ramener à la maison. Pour cela, ma mère est très compréhensive. Elle se moque éperdument de la façon dont nous menons notre vie sentimentale, du moment que nous sommes heureux. Cependant, elle est toujours ravie d'avoir une ou un invité pour le dîner. Je la comprends parfaitement. En général, nous nous racontons notre journée avec entrain. Toutefois, certains soirs, l'ambiance est assez morose. Pour s'accorder avec les couleurs ternes de la salle à manger. Et puis, lorsque mon frère invite une femme, c'est rare qu'il ne se mette pas aux fourneaux. Il cuisine divinement bien. Ma mère n'a pas vraiment le temps de préparer des plats élaborés les soirs en semaine. Le travail. Toujours le travail. Ma mère est infirmière à l'hôpital d'Eden. Si bien, qu'elle termine tard ses journées.
__Le repas terminé, je remontai dans ma chambre. On était mercredi et le mercredi soir, c'est Grey's Anatomy à la télévision. Une chance pour moi, Michael m'en avait offert une pour mon quinzième anniversaire. J'étais consciente du privilège que j'avais d'avoir une famille aussi formidable et unique. J'appuyai sur le bouton « marche » de l'écran plat, et m'allongeai brutalement sur mon lit. Je tombai pile sur le générique de début. La musique résonna dans la pièce silencieuse.
__Quand le dernier épisode prit fin, j'éteignis la télévision et me mis en sous-vêtements pour dormir. C'était le printemps et impossible de dormir vêtue de quelconque façon. Je me mis sous ma couette, malgré la chaleur étouffante. Je ne parvenais pas à m'endormir si je n'étais pas enroulée dans mes draps. Un bâillement s'échappa de mes lèvres. Une pensée s'imposa à moi, telle une grande révélation. Demain, tout ceci recommencerait.
_______Les humains courent après le temps. Ils cherchent à ne pas en perdre une miette, à profiter de chaque seconde car la fin approche trop vite à leur goût. Pourquoi, dans mon cas, les secondes paraissent s'étirer à l'infini ? Je ne cours pas après le temps, bien au contraire je cherche à le fuir. Mais n'y parviens aucunement.